Exposition From a collection de Willy Durand à Sainte-Suzanne

Catégorie: À propos Date: dimanche, mai 24, 2020 Hit: 1086

Exposition "From a collection, une histoire familiale re/décomposée", photographies de Willy Durand du 30 mai au 30 juin 2020 à la bergerie du Château de Sainte-Suzanne (53).

Entrée libre et gratuite.

Infos ici.

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Ce texte de Stéphane Bouquet a été écrit pour le livret de l'exposition "From a collection, une histoire familiale re/décomposée" à Sainte-Suzanne. (livret gratuit à retirer au CIAP)

"On pourrait regarder les photos de Willy D. comme un grand geste moderne ou moderniste.
Parce qu’il y a des motifs réalistes, des figures comme on dit mais que ces figures sont barrées, voilées, hachées, défaites, recouvertes, griffonnées, gribouillées, attaquées comme l’acide attaque et mange les contours. Ce qui était gens, paysages, récit devient seulement motifs lointains à demi illisibles. Ce qui était profondeur devient plan, planéité. Ce qui était vie sans forme devient couleurs et formes.
Un grand historien d’art a écrit des choses comme celles-ci :
Depuis Cézanne, la peinture moderniste est identifiée à une tension entre le contenu du tableau et sa surface.
Ou bien : Pollock a révélé l’une des conditions d’existence de la peinture : elle est plane et totalement là, absolument ouverte face aux sens.
Si on remplace le mot de peinture par celui de photo, on voit que le geste de Willy D. pourrait se comprendre comme une réduction à ce qui compte essentiellement dans l’art – à savoir l’art lui-même, qui est devant nous, qui nous fait face. La surface de l’art : ses agencements de couleur, ses organisations (volontaires ou involontaires) de forme, ses opérations de figuration et de défiguration. C’est une façon de voir et elle est après tout légitime.

Je suppose que si j’aimais vraiment l’art ce serait ma façon de voir. Je suppose qu’on pourrait dire de certaines photos – celles qui ont des tons ocres – qu’elles ont même quelque chose de pariétal. Qu’elles rejouent l’effet-grotte. L’effet indécidable et un peu mystérieux de l’apparition de l’art. Non pas sa naissance (car qui sait quand les choses naissent vraiment) mais plutôt cette idée que sur une surface a priori pas faite pour cela la main de quelqu’un fait venir et monter et respirer des formes. On pourrait dire : Willy D. élève des moisissures et des traits et des taches au rang de formes esthétiques sur une surface qui auparavant était occupée à autre chose, occupée à représenter sagement et platement le réel visible. D’une certaine façon, Willy D. descend à un autre niveau de la figuration. C’est une façon de voir et elle est après tout légitime.

Mais je dois bien avouer que, à l’art, j’ai toujours préféré le principe de surgissement désordonné de la vie : par hasard, sans intention, involontaire. Par exemple, dans un musée, un petit garçon en bermuda qui s’ennuie et tente de se rendre aussi intéressant que les toiles et fait le pitre ou alors, simplement, ce qui se passe à la fenêtre. Par exemple, par la fenêtre, la circulation des piétons. Par exemple, l’herbe qui réussit toujours à vaincre le béton. Toujours. Quelle fascination. Si bien que je regarde moins les photos de Willy D. comme des traces de l’art que comme des signes de vie.
Et même, pour être plus précis encore, comme des signes que la vie nous fait à travers l’art, malgré lui, si on est d’accord pour dire que l’art c’est la mort.
Car de toute évidence – miroir brisé, noircissement, obscurcissement, avalement, dévoration – les photos de Willy D. figurent l’opération de l’art, l’artisanat de l’art comme un travail du négatif, comme une attaque au couteau contre la vie vivante du monde. Et, de toute autre évidence aussi, et heureusement, l’art est pourtant tenu en échec.
Waterloo de l’art – Stalingrad de l’art – Fulgurante défaite de l’art est la bonne nouvelle que cette exposition claironne parmi nous.
Je ne sais pas du tout si Willy D. serait d’accord avec moi, au reste, si c’est la façon dont il parlerait de ce qu’il fait, je ne lui ai pas demandé, j’aurais trop peur qu’il dise « non mais n’importe quoi » et que je sois obligé de tout recommencer (recommencer à tout penser) – mais je propose ceci : ce qui fait l’émotion poignante de ces photos c’est que la vie, comme l’herbe, s’y glisse dans les trous.
Nous sommes après. Déjà après. Et ça recommence.
Ce qui est figuré n’est effacé, barré, griffonné, par l’art (par la mort) que pour mieux survivre, mieux subsister. Mieux résister comme le petit garçon, en bermuda peut-être, sur l’une des photos continue à nous regarder droit dans les yeux. De sorte que plutôt que de voir ce que l’art efface, on peut choisir de regarder ce qui ne se laisse pas effacer, recouvrir, ce qui ne se laisse pas mourir par la mort.
C’est comme s’il restait, malgré tout, assez de monde.
Il y a assez de monde, assez d’arbres, assez de gens.
D’où ce sentiment d’élégie urgente que dégagent ces photos. Cet effet de sauvetage premier secours. Ou cet effet de contre-deuil.
On pourrait prendre l’exemple précis de deux photos : les mêmes quoique l’une soit différente. Sur l’une, la plus serrée, on voit un homme à sa machine ; uniquement son visage et le haut de son corps, le reste est mangé par le blanc (la photo a-t-elle été grattée? – non répond l’auteur : le négatif a été décollé). Sur l’autre, plus large, l’homme n’est plus qu’une silhouette indistincte mais voici qu’à côté de lui, il y a un autre homme qui le regarde travailler. C’est ce que j’appelle l’effet sidérant d’apparition des photos de Willy D.
La vie a toujours quelque chose d’autre, malgré tout, à nous révéler.
L’art s’évertue à figer le monde dans une forme, qui est une forme esthétique. La vie-malgré-tout s’évertue à refuser le cadre et à proposer ses propres formes : à côté et à côté et à côté.
Regards en crue.
Arbres d’un bond sur l’image.
Vibrations souterraines de la survivance.
Voilà et voici la vie."

Stéphane Bouquet

> texte en pdf

Écrivain, auteur entre autre de Les Amours suivants (Champ Vallon, 2013), Vie commune (Champ Vallon, 2016),
avec Amaury da Cunha, Les Oiseaux favorables (Éd. Les Inaperçus, 2014),
avec Morgan Reitz, La Baie des cendres (Éd. WARM, 2017), et La Cité de paroles (Éd. Corti, 2018).

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Exposition From a collection, une histoire familiale re/décomposée • photographies de Willy Durand du 30 mai au 30 juin 2020 de 10h à 17h30 à la bergerie du Château de Sainte-Suzanne (53).

> voir l'album photo.

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,affiche expo Willy Durand Sainte-Suzanne Albu

Willy Durand travaille la photographie depuis le milieu des années 1980.

Les photographies, regroupées au sein de différentes séries (De natura rerum, Moments de silence, Reflets, Paysages / Ruines, Dérives, Portraits, Re/Décompositions), composent un ensemble intitulé Mines de sel et d’argent (www.rosesetpoireau.fr). Ces séries, initiées il y a de nombreuses années, continuent de s’enrichir au fil du temps.

Cette exposition présente des photographies issues d’une nouvelle série intitulée From a collection.

Pour cette série, Willy Durand travaille pour la première fois à partir de prises de vue qu’il n’a pas lui-même réalisées. Les négatifs et diapositives qui servent de socle pour élaborer ces images lui ont en effet été confiés en le laissant libre d’en faire ce qu’il voulait.

Ceci expliquant cela, ou pas, la démarche est devenue plus radicale et le support, le négatif, un terrain d’expérimentations inédites.

Remerciements : Sylvie Rossignol et sa famille, Pascal Trégan, Stéphane Bouquet, Daniel Bry, La Tête dans le cadre.

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